Synthèse des travaux de recherche
Pratiques religieuses et relations sociales en Grèce


Depuis 1996, année où j’ai commencé ma thèse de Doctorat, je n’ai cessé de travailler sur le fonctionnement symbolique et social du religieux dans la Grèce contemporaine, et plus particulièrement sur les relations, complexes, entre l’appartenance religieuse et la construction des identités collectives, au niveau local et national. Ce qui m’a intéressée est donc moins la question de la construction de l’expérience religieuse ou, en d’autres termes, du régime de la croyance que celle des fonctions sociales et politiques du religieux. Cette question a, en effet, une importance particulière dans un pays qui a défini son identité d’État-nation, à l’issue du combat qu’il a mené contre l’occupation ottomane au début du 19ème siècle (1821-1827), en proclamant sa fidélité à un double héritage, celui de la Grèce antique et celui du christianisme orthodoxe.
Cette volonté de contribuer à une meilleure compréhension des liens entre société et religion m’a conduite à consacrer ma thèse de doctorat à l’étude du culte des icônes, dont on connaît l’importance dans le christianisme orthodoxe. Situées au cœur des célébrations religieuses mais présentes aussi dans les maisons, les hôpitaux, les écoles et les cours de justice, les icônes — ces objets sacrés emblématiques de l’Orthodoxie — habitent les plus importants espaces d’interaction de la Grèce contemporaine. Transportées dans les maisons lors de certains rituels, elles servent de passerelle entre le domaine public et l’espace domestique. Le culte des icônes s’avère donc un objet d’étude privilégié pour qui s’intéresse aux formes et aux effets de l’implication de la religion dans la société grecque. Des historiens comme Peter Brown et André Grabar avaient, certes, examiné les enjeux politiques du culte des icônes dans le monde byzantin, mais ses modalités et ses fonctions dans la société grecque contemporaine restaient encore largement inexplorées. C’est ce que j’ai voulu faire en m’appuyant sur l’étude ethnographique des rituels où elles sont manipulées. Ce culte m’est apparu comme un lieu d’expression des conflits au sein de la communauté locale et, en même temps, un instrument dans la construction des modèles d’agrégation sociale, notamment par son rôle dans les représentations nationales.
Le modèle d’identification nationale lié au culte orthodoxe des icônes se trouve néanmoins contesté par ceux qui, quoique non orthodoxes, participent à la nation grecque. À la suite de ma thèse, j’ai donc fait porter mes recherches sur les catholiques des Cyclades, à qui des espaces de manipulation et d’interprétation de l’histoire nationale et des pratiques religieuses sont offerts. J’ai étudié, d’une part, le discours des élites catholiques concernant l’identité grecque, et, d’autre part, les pratiques ambiguës des « amphibiens religieux », qui dépassent les frontières religieuses entre catholicisme et orthodoxie, mais aussi entre orthodoxie et islam.
L’ensemble de ces recherches s’est appuyé sur les ressources du travail de terrain, ainsi que sur les données fournies par les folkloristes et les anthropologues, par la presse locale et nationale, et par les sources historiques. Le volet historique y tient une part importante, parce que mon but a été de définir, dès la construction de l’Etat grec à partir de 1830, le rôle que la religion a joué dans les cristallisations identitaires et mémorielles au niveau familial, local et national.


1. Le culte des icônes, entre arène sociale et lieu de consensus national

Le culte des icônes a été au centre de mes recherches doctorales et a également donné lieu à quelques études postdoctorales (1.1, 1.2, 2.1, 2.2, 2.3). Par culte des icônes, j’entends la gestuelle, les attitudes morales, les légendes, les pratiques dévotionnelles et les croyances auxquelles les dévots ont recours afin de construire une relation privilégiée avec l’objet « icône ». J’ai conduit l’analyse de ce culte à l’échelle locale, où l’icône apparaît comme médiatrice des rapports sociaux, mais aussi à l’échelle nationale, où l’icône se révèle opératrice d’identité morale. Estimant que la comparaison entre plusieurs terrains était éclairante, j’ai travaillé à la fois sur plusieurs îles grecques — Tinos, Naxos, Sifnos, Sikinos, Nissyros, Eubée — et sur le continent (Ipati).


a) L’icône, médiatrice des rapports sociaux


Une des idées centrales de mes travaux est de montrer que le dévot confère son importance à l’icône par sa dévotion, tout en augmentant son propre « capital social » au sein de la communauté : par le geste cultuel, l’auteur de la dévotion et l’objet du culte voient leurs positions respectives simultanément renforcées. La dévotion doit donc être analysée non seulement comme une pratique en relation avec le régime de la croyance, mais aussi comme un acte conscient de négociation des rôles sociaux. La construction de la sacralité de l’icône, dans un premier temps, et l’appropriation de l’objet du culte, dans un deuxième temps, sont directement liées aux interactions entre individus ou entre groupes, et aux stratégies de ces différents acteurs. J’examinerai trois cas de tensions liées à ces deux opérations successives : entre clergé et laïcs, entre émigrés et résidents, entre hommes et femmes.

Clergé et laïcs
La question du patronage et de l’appropriation des icônes révèle, tout d’abord, une négociation permanente des rôles entre les clercs et les laïcs. La relation entre ces acteurs est en effet définie par les différentes manipulations qui permettent à chacun d’eux de construire la sacralité de l’icône. Le clergé inscrit l’icône dans l’espace ecclésiastique et la liturgie ; il essaie de réguler son culte, en imposant son contrôle sur les fêtes religieuses et en insistant sur l’orthopraxie. Mais le caractère miraculeux d’une icône est aussi mesuré par le degré de participation des laïcs à son culte : quantité et valeur des ex-voto, sommes d’argent qu’on est disposé à dépenser pour l’honorer, listes de priorité qui montrent sa popularité auprès de ceux qui veulent l’héberger chez eux, distance que les pèlerins parcourent afin de la vénérer, présence d’hommes politiques et de notables locaux lors de sa fête. La dévotion est le domaine qui transforme les laïcs en acteurs importants du sacré, et qui leur donne un rôle concurrentiel par rapport aux « spécialistes religieux ».
À Sifnos et à Sikinos, certaines icônes quittent l’église et sont confiées chaque année à un membre différent de la communauté locale. Réglementée par des listes d’attente et très convoitée, cette fonction permet à la personne en charge de l’icône de jouer un rôle à la messe donnée lors de la fête de l’icône, ce qu’aucun laïc ne peut faire dans d’autres régions grecques. De plus, dans ces deux îles, la maison qui héberge une icône miraculeuse par rotation est transformée, lors de ce séjour, en un lieu sacré que les dévots peuvent visiter. Ce qui fait la spécificité du système à Sikinos est qu’il s’appuie sur une distinction entre les icônes originales qui restent à l’église et leurs copies qui circulent et qui finissent par être plus vénérées que les premières : la proximité, et non l’inaccessibilité, renforce ici la vénération.
La circulation des icônes de l’espace ecclésiastique à l’espace domestique définit leur degré de sacralité, mais aussi les rôles des laïcs, qui peuvent négocier leur « capital social » en prenant en charge une icône. Si les familles aisées de Sifnos n’ont pas de mal à assumer cette charge, elle représente, pour les familles les plus démunies, un sacrifice qui exige des années d’économies et de privations, et qui correspond au remerciement pour l’accomplissement d’un miracle. La négociation du « capital social » prend la forme d’une démonstration ritualisée de paiement d’une dette ; les bénéficiaires de la grâce d’une icône montrent ainsi publiquement leur fiabilité et leur capacité à répondre de manière adéquate aux services rendus. La question des inégalités économiques et la manière dont celles-ci structurent le culte des icônes traverse aussi d’autres distinctions entre acteurs sociaux, comme nous le verrons.

Émigrés et résidents
Sur une petite île du Dodécanèse, Nissyros, le culte des icônes révèle les relations hiérarchiques entre émigrés (souvent plus fortunés que ceux restés au pays) et résidents. Les premiers arrivent des États-Unis (de New York surtout), pays lointain et mythique, pour réactiver leur sentiment d’appartenance et confirmer leur autochtonie. Cela passe par une participation active à la fête patronale, célébrée en l’honneur d’une icône de la Vierge. Les rapports de pouvoir qui se mettent en place s’appuient sur les stéréotypes concernant la division du monde entre pays « développés » et « sous-développés ». Afin de pouvoir revendiquer un statut élevé dans la société locale, les émigrés exploitent ces stéréotypes, en utilisant leur supériorité économique. Ils parviennent ainsi à négocier leur place dans la société d’origine, tout en faisant une démonstration publique à la fois de leur piété envers l’icône patronale et de leur réussite outre-atlantique. Dans la « salle à manger de la Vierge », au centre du village, où le festin traditionnel a lieu après la procession de l’icône le 15 août, les impressionnants réfrigérateurs qui garantissent la fraîcheur de la viande ont été offerts par des émigrés, et viennent directement des États-Unis. En effet, ce haut lieu de la fête est équipé avec les derniers modèles de la technologie américaine et les hommes qui s’occupent des festins sont, dans leur majorité, des émigrés. La technologie leur permet de redéfinir leur rôle de cuisinier : même s’ils entreprennent une tâche féminine, ils l’accomplissent en introduisant tellement de nouveautés qu’ils finissent par lui donner un caractère dynamique et « masculin ».

Hommes et femmes
Une tension entre hommes et femmes se manifeste dès lors que l’on examine avec attention le partage des rôles dans les fêtes religieuses et ce qu’il implique : des modes différents d’appropriation de l’icône et de mise en relation avec elle dont l’enjeu est de savoir qui, dans la communauté locale, est le médiateur du sacré. J’ai examiné trois cas de figures qui laissent entrevoir une distribution variable des rôles en terme de genre.
Dans les fêtes religieuses centrées sur la commémoration de la guerre d’Indépendance contre les Turcs, aucun rôle n’est assigné aux femmes. À Ipati, en Grèce continentale, le droit d’accès à l’ermitage local de sainte Arsali constitue un privilège exclusivement masculin. La participation aux festivités crée une communauté masculine — des plus jeunes aux plus âgés, puisque des garçons de 6-7 ans y participent — qui a même un nom propre : les Arsaliotes. La fête religieuse y est transformée en fête « historique », exaltant l’héroïsme des guerriers grecs contre les Turcs. L’histoire et la religion deviennent ainsi des idiomes que les hommes manipulent afin de construire un idéal de masculinité.
Dans des fêtes comme celles de Limni, en Eubée, les hommes portent l’icône mariale lors de la procession dans la ville mais, dès que la procession quitte l’espace urbain en direction de l’ermitage de sainte Anne, ce sont les femmes qui prennent la relève. Cet ermitage est mis en relation non pas avec l’histoire nationale, comme dans le cas précédent, mais avec l’histoire familiale de la Vierge, dont l’icône est censée rendre visite à sa mère le jour de la fête de sa Nativité. Si l’ « ensauvagement » des Arsaliotes, qui passent la nuit à l’ermitage montagnard en faisant la fête entre eux, les libère momentanément des contraintes familiales, le rôle des femmes dans la fête de Limni, qui célèbre le lien maternel, les inscrit encore plus dans la structure familiale.
À Nissyros, enfin, les hommes (parmi lesquels figure un grand nombre d’émigrés, comme nous l’avons dit) deviennent les pourvoyeurs et les cuisiniers des festins donnés en l’honneur de l’icône patronale, tandis que les femmes sont surtout associées à des pratiques pénitentielles fortement valorisées. Appelées les niameritisses (« celles qui font la neuvaine »), elles arrivent à Nissyros depuis l’île voisine de Kos (beaucoup plus prospère, « moderne » et touristique que Nissyros) le 6 août et en repartent l’après-midi du 15. Elles restent donc au monastère de la sainte patronne de l’île pendant neuf jours, d’où leur dénomination. Elles doivent accomplir trois cents génuflexions par jour devant l’icône. Agées, souvent vêtues de noir, les niameritisses sont considérées comme ayant une relation privilégiée avec la Vierge, qui est censée leur apparaître et leur donner des signes. Ce sont donc ces « étrangères » qui sont les médiatrices du sacré plutôt que les femmes de l’île qui ne s’astreignent pas au même comportement « ascétique » : pendant les cérémonies religieuses, elles se revêtent de leurs plus beaux habits et portent tous leurs bijoux. Pour ces femmes, les niameritisses doivent rester le plus « traditionnelles » possible. En les désignant comme des « Autres », les femmes locales ont pu se différencier et transformer ce qui était un défaut (la relation moins étroite avec l’icône patronale) en privilège : les niameritisses n’ont pas droit au changement, mais elles, oui (il y a donc inversion des positions et des situations au cours de la fête, puisque les niameritisses viennent justement de l’île qui a connu le plus de changements). La présence des niameritisses permet finalement aux femmes de l’île, qui souhaitent s’en différencier, de faire des génuflexions tout en conservant les attributs de leur féminité.
Dans les fêtes religieuses, sont ainsi négociés les rôles sexués et leur transmission, la perception de la féminité et de la masculinité, ainsi que leur négation ou leur exaltation.

Ce que révèlent les différents éléments que nous venons d’examiner est que les stratégies dévotionnelles, qui dépassent largement le strict domaine du religieux, régulent la vie sociale. Pour les acteurs sociaux, les pratiques religieuses fournissent un réservoir idéologique et des répertoires de gestes et d’attitudes propices à traduire, construire ou, parfois, à dénier les inégalités économiques, négocier les statuts sociaux, mais aussi définir les rôles sexués. Cependant, si le culte des icônes traduit et produit des relations de différenciation à l’intérieur de la famille et de la communauté, il est également générateur d’unité ; il suffit de sortir du domaine des négociations entre acteurs sociaux et d’examiner la production des « fictions idéologiques » au niveau local et national, pour constater que les icônes fonctionnent comme opératrices d’identité morale.


b) L’icône, opératrice d’identité morale

La localité qui possède une icône miraculeuse, connue par un pèlerinage ou par une fête importante, revendique une place spéciale dans la géographie et l’imaginaire national : la piété de ses habitants, le respect de traditions « ancestrales » et son élection en tant que lieu béni sont constamment mis en valeur. Le légendaire et le culte des icônes permettent ainsi aux différentes localités de sacraliser « leur » espace et « leur » temps, comme l’avait montré W. A. Christian dans son ouvrage sur « la religion locale ». Les constructions légendaires, qui oscillent entre mythe et histoire, s’inspirent de l’imagerie biblique, des particularités du paysage et de la mémoire collective. Car, tout en appartenant à une tradition chrétienne à visée universelle, les icônes sont les témoins de la majesté byzantine et de la cruauté des Turcs, incarnant ainsi la mémoire du passé national. La Grèce s’étant construite comme nation au terme d’une guerre d’Indépendance contre les Ottomans, qui occupaient certaines régions depuis quatre siècles, l’imaginaire national s’est forgé par opposition à cette figure emblématique qu’est le Turc.
Les enquêtes que j’ai effectuées dans deux îles cycladiques, Tinos et Naxos, m’ont permis d’étudier en quoi la découverte d’une icône peut influer sur le destin économique et le développement d’une localité. Dans mon deuxième livre, que j’ai écrit en grec, j’ai essayé de comprendre pourquoi l’invention de l’icône de Tinos a abouti à la fondation d’un lieu de pèlerinage d’ampleur nationale alors qu’une entreprise similaire à Naxos a échoué. J’ai donc adopté une approche d’anthropologie historique afin d’étudier l’évolution contrastée de ces deux lieux de culte voisins.

Tinos, une « entreprise réussie »
La construction de la sacralité de l’icône de Tinos a dépendu non seulement de la dévotion de différents acteurs sociaux, mais aussi de son implication dans les péripéties de l’histoire nationale. La découverte « miraculeuse » de cette icône est survenue en 1823 ; ayant eu lieu au début de la guerre d’Indépendance contre les Ottomans, elle fut interprétée comme un signe de la bienveillance divine envers la Grèce. Pour abriter cette icône, on construisit un sanctuaire qui devint très vite le but de pèlerinages à connotation nationaliste. Celui-ci abrite également un Mausolée dédié à un navire de guerre qui fut coulé par les Italiens, dans le port de Tinos, au début de la Seconde Guerre mondiale. Ce sanctuaire, qui est depuis sa fondation géré par un conseil de laïcs, est le seul en Grèce à ne pas être placé sous le contrôle de l’Église. Dans ce cas, l’importance de ce lieu de pèlerinage a rendu possible la perpétuation d’un statut administratif exceptionnel, même si l’Église, l’État et les notables locaux continuent à négocier leur rôle tant dans les festivités et les commémorations que dans l’administration du sanctuaire. De fait, ce sont les intellectuels et les hommes politiques grecs qui transformèrent le sanctuaire marial de Tinos en centre religieux national à partir des années 1850. L’apogée de cette reconnaissance nationale fut atteinte quand Tinos fut officiellement nommée « île sacrée » pendant la période des Colonels. Lieu sacré à caractère thérapeutique, mais aussi directement lié au destin de la nation, le cas de Tinos m’a permis de mieux discerner l’interaction entre discours nationalistes et piété individuelle.

Naxos, une « entreprise en suspens »
Un événement similaire à celui de Tinos eut lieu dans l’île voisine de Naxos une dizaine d’années plus tard : un certain nombre d’icônes et de reliques y furent découvertes à partir de 1835. Un nombre important de dévots arrivèrent des îles voisines pour assister à leur exhumation, que des visionnaires locaux avaient prévue. Mais l’aventure tourna court quand l’Église et l’État s’opposèrent à la construction d’un sanctuaire, en contestant la véracité des visions et des inventions. Car ces inventions se situaient, non seulement hors du contexte « héroïque » de la guerre d’Indépendance, mais aussi dans une période où des ecclésiastiques décidèrent de réagir contre la politique moderniste et séculière que le roi bavarois et catholique, Otton, menait en Grèce. L’évêque de Tinos, qui avait contribué à la découverte et la mise en valeur de l’icône, fut par la suite envoyé à Naxos, parce qu’il s’était opposé à Otton ; il adopta alors une position défavorable au développement du culte de Naxos. J’ai donc analysé la façon dont les circonstances historiques (le degré de formation de l’État grec et de sa bureaucratie, la lutte de pouvoir entre clergé et hommes politiques) peuvent influer sur les processus d’authentification et les cadres interprétatifs.
Aujourd’hui, plus d’un siècle et demi après les visions initiales, le sanctuaire de Naxos est en construction, l’élite locale s’étant mobilisée pour réaliser le « vœu » de ses ancêtres. Cette construction est perçue comme l’accomplissement d’une prophétie, selon laquelle le destin de ce sanctuaire serait directement lié au destin de Sainte-Sophie à Constantinople, cet emblème byzantin qui émeut toujours les Grecs : quand une messe orthodoxe sera dite à Sainte-Sophie, le sanctuaire de Naxos prendra sa forme définitive. À travers cette promesse, énoncée par une prophétesse locale à la fin du 19ème siècle, le destin d’un sanctuaire local, qui n’est jamais devenu un lieu de pèlerinage important au niveau national, a été associé aux rêves impériaux de l’Hellénisme, aux espérances utopiques de reconquérir un jour Constantinople et de ressusciter l’empire byzantin. Naxos propose donc un modèle de « purification » et d’ « exaltation » de la nation grecque qui diffère de celui de Tinos : la légende de l’icône de Tinos veut que celle-ci soit sortie de terre au moment où cette terre devenait grecque ; à Naxos, en revanche, se déploie un discours prophétique qui puise sa force dans l’incomplétude des conditions nécessaires pour l’achèvement du sanctuaire — ce qui crée une rhétorique de l’attente d’ordre messianique, et qui transforme le jugement initial de disqualification en élément constitutif de sa sacralité.

Les cas de Tinos et de Naxos montrent bien comment peut s’opérer le passage de la fierté locale (qui est en permanence projetée en dehors de la localité afin d’embrasser l’ensemble de la nation) à l’inscription dans l’histoire nationale, même pour les lieux de culte de moindre renommée. Ces exemples manifestent les manières dont le culte des icônes fait entrer le champ politique (et la confrontation entre Grecs et Turcs) dans le domaine du religieux. Une adhésion à des éléments historiques génériques est imposée à chaque dévot qui visite les églises de Tinos et de Naxos ; en fait, cette forme de « croyance » d’ordre politique se concrétise lors des visites à des lieux de culte spécifiques véhiculant des messages qui dépassent le cadre religieux.


c) Conclusion

Le culte des icônes instaure un schéma de segmentation hiérarchique (selon la notion introduite par Evans-Pritchard et développée par Michael Herzfeld), en influant sur les constructions identitaires et les enjeux de pouvoir à différents niveaux (individuel, familial, local, national). Ce que je trouve important est que plus la catégorie s’élargit (localité puis nation) moins sa construction est fluctuante : la première catégorie (membres de la communauté locale) est la plus mouvante, les négociations autour des normes de comportement social et leur transgression y sont permanentes. Mais la fierté locale et la notion de la nation grecque en tant que « peuple élu » ne sont pas des éléments négociables, puisqu’elles sont présentées comme des principes axiomatiques.
Certes, des contestations et des voix dissidentes s’élèvent parfois à l’intérieur de la communauté locale. C’est ainsi qu’un historien local de Sifnos a contesté la légende de la fête des Trois Hiérarques — patrons de l’Éducation nationale — que le folkloriste de l’île avait promulguée afin de créer une nouvelle fête locale pour les écoliers de l’île (voir 3.1). Cependant, la mise à l’épreuve de ce « mythe fondateur » n’a rien changé dans le déroulement de la fête qui a lieu dans une église, supposée avoir été l’école dans laquelle des écoliers avaient juré de se battre contre les Turcs en février 1653. La déconstruction de la « mythologie » nationale, mythologie que les fêtes religieuses parviennent à lier à des repères locaux, est d’autant plus ineffective que cette mythologie s’inscrit dans le régime de la croyance. Ce régime est sollicité pour rendre incontestable la supériorité morale du peuple grec dans son ensemble et dans sa spécificité locale. La supériorité morale, en tant qu’élément constitutif du statut social, est aussi un but à atteindre au niveau individuel et familial mais, à ce niveau, elle se négocie entre acteurs sociaux à travers les fêtes religieuses. Ces dernières sont donc à la fois une arène, où la compétition entre acteurs sociaux s’exprime, et un lieu de consensus, où la « mythologie » nationale se réactive périodiquement.
Comme on l’a vu, l’opposition au Turc traverse tant les fêtes religieuses que le légendaire des icônes, cette opposition ayant joué un rôle fondateur dans la construction de la nation grecque. L’autre figure qui a structuré l’identité nationale grecque est celle du Franc, qui met en jeu la différence entre orthodoxie et catholicisme. Certains des travaux que j’ai effectués après la soutenance de ma thèse sont donc centrés sur les rapports entre orthodoxes et catholiques en Grèce.


2. La fabrication des rapports interreligieux

Dès le début de mes enquêtes à Tinos, j’ai été confrontée à la question des rapports entre confessions. La rencontre avec la communauté catholique de Tinos m’a poussée à étendre mes enquêtes de terrain à l’île voisine de Syros, dont la population était catholique à 90% jusqu’au début du dix-neuvième siècle, quand la guerre d’Indépendance et l’installation de réfugiés changea cet équilibre. Tinos et Syros ont encore des populations catholiques importantes : entre le tiers et la moitié de la population locale : 7.800 catholiques à Syros et 2.600 à Tinos. Cette adhésion au catholicisme est liée à une occupation latine à partir du treizième siècle (prise de Constantinople par les Croisés en 1204). L’expression Fragos, qui signifie Franc, est encore employée en grec pour désigner les catholiques en général ; elle possède une connotation péjorative, puisqu’elle renvoie aussi au terme de « barbare ». Son utilisation constitue une manière de dire que cette population est « moins grecque », voire « étrangère ».
En décidant d’étendre mon analyse aux pratiques dévotionnelles qui distinguent cette minorité confessionnelle, les catholiques des Cyclades, j’ai déplacé mon objet de recherche sur la production de formes d’agrégation par le biais de la religion, de la majorité orthodoxe à une minorité confessionnelle qui revendique, malgré tout, une origine grecque (voir 2.8, 2.11, 3.3). Dans ma réflexion, j’ai privilégié deux axes : d’une part, l’opposition en fonction de l’appartenance religieuse ; d’autre part, la possibilité de création de ponts interreligieux.


a) La rivalité de deux « communautés morales »

J’ai voulu étudier la place que l’orthodoxie et le catholicisme occupent dans la fiction qui définit l’appartenance à la nation grecque, en me concentrant sur la présence de deux « communautés morales » rivales à l’intérieur de la même nation et de la même communauté locale. S’appuyant sur l’unanimité que les fêtes religieuses et la narration historique contribuent à construire, cette fiction n’est pas pour autant monolithique. Elle comporte des failles, des transgressions et des trajets exceptionnels, qui deviennent tangibles quand une minorité religieuse, comme les catholiques des Cyclades, entre en scène. Leur « communauté morale » occupe une place marginale, tandis que la « communauté morale » de la majorité orthodoxe est dominante ; néanmoins, des espaces de manipulation et d’interprétation de l’histoire nationale et des pratiques religieuses sont offerts à ces acteurs sociaux.

Versions catholiques de l’histoire nationale
Je me suis intéressée aux discours des élites locales catholiques de Syros et de Tinos, ainsi qu’à leur production de différentes versions historiques du passé. En revendiquant une origine grecque et donc la qualité d’autochtone, les érudits catholiques (qui sont aussi fiers de leur héritage latin) donnent forme à la mémoire de leur communauté par l’analyse des traditions orales, par l’interprétation de toponymes et de généalogies. Certains intellectuels catholiques pensent que le territoire grec se partage entre une partie continentale ayant une culture d’inspiration orientale (byzantine et ottomane, et dans une large mesure balkanique) et une partie insulaire ayant une culture gréco-vénitienne, où le catholicisme serait un élément de progrès et d’inscription dans la modernité européenne. Si les idéologues de la nation grecque, depuis les années 1850, ont valorisé deux héritages, celui de la Grèce ancienne et de l’Empire byzantin, les érudits catholiques les séparent, en surestimant le premier et en diminuant l’importance du second, ce qui leur permet de contester l’importance de l’orthodoxie dans la construction de l’identité grecque.
Si la nation est une « communauté imaginée », selon la formule célèbre de Benedict Anderson, la minorité catholique grecque a sa propre façon d’imaginer, non seulement la communauté nationale, mais aussi son rôle à l’intérieur de celle-ci. En contestant la continuité linéaire de l’histoire nationale et l’homogénéité des traditions de la population, puis en séparant le territoire grec en deux parties, les érudits catholiques parviennent à dissocier « mythologie » nationale et réalité locale, tout en valorisant la seconde aux dépens de la première. Il faut savoir que l’occupation latine se prolongea à Tinos jusqu’en 1715 : l’histoire de son icône, qui met en scène la libération du joug ottoman, est donc conforme à l’histoire nationale et non à l’histoire locale (l’île n’ayant connu qu’un siècle d’occupation ottomane). Si Tinos a rapidement été considérée comme le centre de l’hellénisme, c’est parce que l’importance de la population catholique au niveau local est continuellement occultée. L’apparition de l’icône de la Vierge dans cette île et la visibilité de son culte national ont rendu définitivement invisibles la communauté catholique. Ses intellectuels essaient de compenser cet oubli, en mettant l’accent sur la spécificité de l’histoire locale.
La question de la conversion est aussi cruciale pour eux, puisqu’ils minimisent l’importance du Schisme pour les Cyclades. Ils soutiennent que, quand les Latins y arrivèrent, la population commença à assister aux messes latines sans trop percevoir la différence avec le culte orthodoxe. Cette interprétation historique efface toute notion de rupture dans la définition de la conversion. La spécificité des pratiques religieuses au niveau local, comme le culte des icônes par les catholiques, est ainsi interprétée soit comme une survivance d’un passé antique commun, soit comme une démonstration de résistance face aux changements importés des grands centres chrétiens (autant Constantinople que Rome). Dans ce contexte, la fête religieuse devient le domaine où chaque confession déclare sa supériorité morale. Une compétition tant religieuse qu’« historique » se met continuellement en place entre orthodoxes et catholiques, afin de montrer qui est le plus fidèle envers ses icônes, qui possède les icônes les plus miraculeuses, mais aussi qui a le plus contribué aux moments cruciaux de l’histoire nationale. À la fin du plus grand pèlerinage catholique dans les Cyclades, qui a lieu en juillet dans un sanctuaire jésuite dédié au Sacré Cœur de Jésus à Tinos, les catholiques morts pour la patrie entre 1912 et 1950 (guerres balkaniques - fin de la guerre civile) sont commémorés et l’hymne national chanté par tous les participants. Cette cérémonie offre l’occasion à la communauté catholique de s’approprier la rhétorique du sacrifice pour la patrie : la statue du Sacré Cœur du Christ (iconographie inconnue dans le monde orthodoxe) domine ce monument aux Morts, qui devient ainsi un « lieu de mémoire » nationale dans sa spécificité confessionnelle (puisque aucun ecclésiastique orthodoxe n’assiste à la cérémonie). Ainsi, cette « communauté morale » met en scène chaque année, à travers un rituel religieux qui rend hommage à ses propres ancêtres héroïques, sa « désirabilité » de la nation, pour utiliser un terme durkheimien.

Changement d’échelle : paramètres supranationaux
Si les intellectuels catholiques ont toujours insisté sur la prééminence de la spécificité locale pour se faire une place dans la « famille » nationale, la disparition du Rideau de Fer a provoqué un bouleversement de cette mise en ordre, en faisant réapparaître la grande « famille » orthodoxe, incluant plusieurs pays balkaniques, ainsi que la Russie. L’importance du facteur supranational s’est donc fait sentir dans l’antagonisme de ces deux « communautés morales ». Lors de l’éclatement de la Yougoslavie, l’alliance unanime des Grecs avec les Serbes, ces « frères orthodoxes », créa de nouveaux préjugés auxquels la communauté catholique des Cyclades fut confrontée. Ses membres furent accusés d’être des agents du Vatican et le Pape un vendeur d’armes aux Bosniaques. Dans ce cas, la supériorité morale de l’orthodoxie n’était pas affirmée par des fêtes religieuses, mais par des actions politiques, des manifestations et des campagnes de presse, qui insistaient sur la division interne des sociétés multiconfessionnelles de Tinos et de Syros et les problèmes posés par cette cohabitation. Cette crise géopolitique a influé sur le processus de (re)constitution identitaire au niveau local, par le biais d’une réaction d’ampleur nationale. Selon les outils d’interprétation que la religion fournissait à ce moment pour comprendre la crise en ex-Yougoslavie, un peuple orthodoxe voisin était considéré comme plus proche que des citoyens grecs appartenant à une confession chrétienne différente. Pendant cette période, les liens religieux furent plus valorisés que les liens de sang qui unissaient, à travers les mariages mixtes, catholiques et orthodoxes dans les Cyclades (voir 3.2, 4.6, 7.17).
La construction de la supériorité morale de l’orthodoxie présuppose toujours l’existence d’un esprit héroïque. Qu’il s’agisse des Grecs ou des Serbes, l’orthodoxie est présentée comme la religion des peuples opprimés, qui jouent un rôle mineur dans les relations internationales et subissent la domination injuste des Grandes Puissances (le Vatican en faisant partie). Au statut minoritaire des catholiques en Grèce se juxtapose ainsi le pouvoir imaginaire qui leur est attribué en tant que membres d’une Église politiquement puissante. Dans ce cas, pour la majorité orthodoxe, les citoyens catholiques n’étaient plus une minorité dont il fallait défendre les droits, mais les représentants d’une puissance extérieure qu’il fallait surveiller. Le sens des termes « minorité » et « majorité » s’est donc révélé dépendre de l’échelle de référence et des rapports de pouvoir relatifs à ces échelles.
Les vifs débats sur la relation entre la Grèce et l’Occident qu’a provoqués la visite du Pape à Athènes le 4 mai 2001 ne peuvent pas être dissociés de ce cadre. Dans la presse et la population grecques, cette visite a été perçue comme un événement « historique » (comme on l’a souvent dit, « aucun chef de l’Église catholique ne s’était rendu en Grèce depuis le Schisme de 1054 »). La fin de la visite a marqué une victoire pour l’Église grecque et l’archevêque Christodoulos : d’une part, en se montrant modéré, il a pu se différencier des groupes les plus fanatiques au sein de l’Église ; d’autre part, il a mis en route la réalisation de son projet, qui consistait à devenir le premier chef orthodoxe à être représenté à Bruxelles. L’analyse de cette stratégie, mise en place par le chef de l’Église grecque, m’a permis de passer des manipulations du religieux par des acteurs locaux aux négociations ecclésiastiques de haut niveau. J’ai analysé la rencontre des chefs ecclésiastiques comme un rituel à part entière, qui, à l’instar des fêtes religieuses, véhicule des tensions et construit des consensus. Lors de cette visite, des discours désignant la supériorité de l’orthodoxie (dans sa version grecque) sur le catholicisme ont également été élaborés : le Pape a demandé pardon (publiquement et pour la première fois) pour la prise d’une capitale chrétienne, Constantinople, par les Croisés en 1204 ; de plus, la visite elle-même a été présentée comme un signe d’hospitalité traditionnelle et de bienveillance du peuple grec. À travers cette rencontre qui mettait en scène leurs chefs ecclésiastiques, les deux « communautés morales » des orthodoxes et des catholiques ont matérialisé et négocié leurs différences à un niveau supranational pour la première fois (voir 4.1).


b) Vers un dépassement de la « communauté morale » : les « amphibiens religieux »

En m’inspirant du travail de Peter Sahlins sur les frontières pyrénéennes et la cristallisation des identités française et espagnole, j’ai utilisé le terme d’« amphibiens religieux » pour décrire ces acteurs qui s’impliquent dans la production d’un sacré dépassant les frontières religieuses et confessionnelles. J’ai très vite été interpellée par la dévotion que les Grecs catholiques portent à leurs icônes : celle-ci structure une forme locale du catholicisme, qui a souvent suscité des réactions négatives de la part de la hiérarchie ecclésiastique. Je me suis particulièrement intéressée aux phénomènes de syncrétisme, aux points de rencontre de deux confessions, qui s’influencent l’une l’autre par des échanges et une émulation compétitive. En effet, le dépassement des frontières religieuses et confessionnelles ne peut se faire qu’en adoptant un comportement (plus ou moins) transgressif et des compromis, qui peuvent être considérés comme mettant en danger l’orthopraxie.
J’ai ainsi voulu explorer certaines zones obscures des pratiques religieuses : les populations de Tinos et de Syros, qui pratiquent des mariages mixtes et fréquentent les églises et les fêtes les uns des autres, et dont les chapelles privées ont suivi le changement de confession de leur propriétaire en passant de l’orthodoxie au catholicisme et vice-versa ; mais aussi la catégorie historique des « crypto-Chrétiens » qui vivaient dans l’Empire ottoman, se présentaient comme musulmans, tout en gardant la foi ancestrale orthodoxe de manière clandestine (voir 5.4, 6.4 et 8.4). En sortant du domaine de l’obligation, les dispositions et les sensibilités de ces acteurs atypiques défient tant l’autorité ecclésiastique que les classifications faciles ; car ils se déplacent d’une « communauté morale » à une autre (souvent définie comme rivale), selon leurs besoins spirituels et sociaux. Infidèles mais pratiquants, ils deviennent moralement suspects car qualifiés d’opportunistes ; leur subjectivité non seulement crée des déviations, mais rend aussi incontrôlable la manipulation du sacré. Si le culte des icônes, comme nous l’avons vu, est un espace de négociation des rôles sociaux qui parvient, en même temps, à créer des identités morales bien circonscrites, les « amphibiens religieux » poussent la négociation du sacré à son extrême, sans pour autant se laisser enfermer dans des consensus idéalistes.

À travers mes travaux, j’ai voulu montrer comment la religion crée en permanence des lieux de consensus et d’engagement, tout en permettant aux acteurs sociaux de négocier leurs distinctions de statut. Afin de mieux montrer ce dynamisme, j’ai utilisé des schémas bipolaires basés sur la comparaison pour mieux distinguer les tensions entre acteurs sociaux : clergé et laïcs, émigrés et résidents, femmes et hommes. Puis, j’ai analysé comment une multitude de protagonistes (visionnaires, clergé, élite locale et nationale, hommes politiques) ont été impliqué dans une entreprise réussie, celle de Tinos, et dans une entreprise qui reste toujours « en attente », celle de Naxos. Des modèles religieux différents ont été utilisés pour la construction de ces deux lieux de culte, qui expriment pourtant la même préoccupation : inscrire le dévot dans un système générique de références à l’histoire nationale, exaltant la nation grecque par rapport à son « ennemi héréditaire », le Turc. Dans ce cas, j’ai analysé la manière dont des acteurs sociaux précis ont contribué au développement des schémas normatifs d’identification. L’autre type de comparaison que j’ai développée est celle entre les populations catholiques et orthodoxes dans les Cyclades. Les intellectuels catholiques sont les seuls à proposer au niveau national un modèle de consentement qui, d’une part, ne prétend pas à l’unanimité, mais qui veut établir la spécificité locale ; et, d’autre part, n’est pas appuyé sur la religion, mais sur la notion d’héritage culturel (de la Grèce antique, de l’occupation vénitienne, de l’Europe). Opérationnel au niveau local et en période d’accalmie, ce modèle s’est avéré fragile lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Avec la visite du pape à Athènes, ce modèle a acquis une nouvelle dimension, perdant son caractère local pour s’inscrire dans le dialogue œcuménique, qui s’est développé à partir des années 1950. Avec les « amphibiens religieux », j’ai poursuivi mes recherches sur la mise à l’épreuve du consensus national, en analysant ces groupes qui refusent toute utilisation de la religion en tant que marqueur identitaire exclusif : nous retrouvons ici la créativité des acteurs sociaux, qui négocient non pas leur statut social ou sexuel, mais leur appartenance religieuse et qui démythifient, à travers leurs pratiques ambiguës, la transformation du religieux en attache identitaire.


Projet de recherche
Les recompositions actuelles du christianisme orthodoxe :
jeux de pouvoir entre la Grèce et la Russie

La Grèce constitue un exemple unique où la synthèse entre les principes traditionnels de l’orthodoxie et les évolutions induites par la modernité n’ont pas été soumises à des contraintes extérieures au champ religieux. En effet, c’est le seul pays majoritairement orthodoxe où la pratique religieuse n’a pas été interdite ou soumise à un contrôle politique. Je compte prolonger mes interrogations sur le sens social de l’orthodoxie en Grèce en analysant l’évolution des relations entre l’Église grecque et l’Église russe depuis la dissolution de l’ex-URSS. Cette dissolution a eu des effets, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan ecclésiastique, certains nouveaux États comme l’Ukraine et l’Estonie demandant le droit de fonder une Église autonome. Cette tendance a provoqué des tensions entre le Patriarche de Constantinople (qui est considéré par la société grecque comme un symbole de l’Hellénisme) et le Patriarche de l’Église russe, le premier étant pour l’autonomisation de ces Églises et le second contre. La disparition du Rideau de fer a donc changé la donne dans le monde orthodoxe, avec le « renouveau du religieux » qui s’est manifesté dans les pays post-socialistes, mais aussi avec la suprématie numérique et économique de l’Église russe qui a voulu affirmer sa position dominante dans le monde orthodoxe — aux dépens du Patriarche oecuménique de Constantinople, dont la place reste plutôt symbolique. La rivalité entre ces deux chefs religieux a été périodiquement si intense que des menaces de Schisme ont été proférées et la métaphore de la Guerre froide employée pour désigner la crise à l’intérieur de l’orthodoxie. L’orthodoxie est devenue un terrain de confrontation, où il faut redéfinir la hiérarchie des chefs ecclésiastiques et leur rôle respectif, et délimiter de nouveau les juridictions. Elle est sortie du « mythe » de la persécution (causée par des occupants étrangers comme les Mongols, les Ottomans ou les Habsbourg, et plus récemment par le pouvoir communiste) pour entrer dans la négociation du pouvoir.
C’est précisément ce changement de registre que je compte analyser : la transformation de l’orthodoxie en arène, où ambitions politiques et rivalités ecclésiastiques s’entremêlent. Depuis quelques années, des voix s’élèvent dans la société grecque pour s’opposer à certaines manifestations de l’impérialisme russe sous une forme religieuse. En effet, certains lieux de pèlerinage grecs attirent de plus en plus un tourisme religieux russe ; si la ferveur de ces dévots, qui découvrent en Grèce une tradition orthodoxe « authentique » car ininterrompue, est positivement connotée, les investissements des hommes d’affaires russes (sur lesquels plane l’ombre de la mafia) suscitent la méfiance, même si leurs capitaux peuvent profiter à l’économie grecque. On les soupçonne soit de vouloir contrôler des lieux de culte grecs par des donations d’argent ; soit d’envisager la construction de nouvelles églises pour y installer un clergé russe qui satisferait les besoins spirituels des pèlerins russes.
Les rencontres qui se multiplient ces dernières années et qui unissent dévots et clercs, Grecs et Russes, donnent, en même temps, sens à la notion d’orthodoxie en tant que communauté religieuse dépassant le cadre des Églises-nations ; il est maintenant possible de mesurer les différences et les similitudes des pratiques religieuses, et de nouvelles occasions d’émulation sont créées. Mon but est d’examiner cette situation ambivalente, qui est définie par des tendances inverses : rivalités et tensions d’une part, rencontres des fidèles de nationalité différente et dépassement des clivages identitaires de l’autre. En m’inspirant des travaux anthropologiques sur la dimension politique du culte des saints, je compte concentrer mes recherches sur deux terrains d’enquête : le premier montre comment un personnage historique russe, canonisé récemment par l’Église russe mais non reconnu comme saint par l’Église grecque, est célébré dans l’île grecque de Corfou ; le second concerne le culte de la relique de saint Jean le Russe, que des réfugiés orthodoxes de Cappadoce emportèrent en Eubée en 1923, et dont le pèlerinage attire de plus en plus de Russes chaque année.


1) Corfou : négocier la sainteté d’un amiral russe

Theodore Ushakov (1745 - 1817) fut l’amiral de la flotte russe qui libéra en 1799 l’île ionienne de Corfou de ses occupants français et « athées » (comme des brochures russes qui racontent son histoire et qui circulent à Corfou le précisent). En 2000, l’Église russe l’a proclamé saint patron de la Marine russe et depuis 2002, des bateaux militaires arrivent à Corfou, d’où débarquent marins, prêtres, hommes d’affaires, sportifs et artistes russes qui participent à des commémorations et à des défilés en son honneur pendant toute une semaine début octobre (l’amiral est décédé le 2 octobre 1817). Ushakov n’est pourtant pas reconnu comme saint par l’Église grecque. Un monument lui est dédié dans un endroit central de la ville de Corfou, mais il n’a qu’une signification historique pour les habitants. Les cérémonies russes, elles, transforment ce monument séculier en lieu de commémoration religieuse : chaque année, au moment des célébrations d’octobre, une icône de saint Ushakov y est placée après avoir été portée en procession dans les rues de la ville. L’analyse des pratiques religieuses autour de la canonisation d’un héros de guerre me permettra de mieux étudier la manière dont un événement historique est revêtu d’une signification religieuse ; mon but est d’étudier le rapport entre histoire nationale et culte des saints et la façon dont les représentations du passé changent de signification quand elles sont transposées du domaine de l’histoire au domaine de la dévotion. C’est là un thème de réflexion qui a toujours été au cœur de mes recherches. Le cas du culte d’Ushakov a cependant la particularité de juxtaposer deux histoires nationales (russe et grecque) et deux versions de l’orthodoxie (l’une reconnaissant Ushakov en tant que saint et l’autre non).
Dans les brochures russes, Ushakov est qualifié de « père de notre indépendance », c’est-à-dire de l’indépendance des Grecs — titre que ceux-ci ne lui ont jamais attribué, mais que l’auteur russe du texte, membre de l’Université de Lomonosov, a jugé bon de lui assigner ; en utilisant l’expression « notre indépendance », cet auteur brouille les cartes, en se mettant à la place des Grecs et en avançant les paroles de reconnaissance que ceux-ci devraient avoir prononcé. Il faut savoir que, d’une part, Ushakov scella une alliance avec les Ottomans afin de vaincre les révolutionnaires français ; d’autre part, il est important au niveau local et non au niveau national, très peu de Grecs connaissant son nom et le rôle qu’il a joué dans les îles ioniennes. D’ailleurs, l’histoire de ces îles est atypique, Corfou n’ayant jamais été sous le joug ottoman et ayant connu plusieurs siècles de domination vénitienne. Il est pourtant vrai que les Grecs ont longtemps compté sur l’aide russe pour s’affranchir de l’occupation ottomane, ce qui resurgit aujourd’hui dans les discours qui mettent en avant cette alliance séculaire. Si cette figure occupe une place minime dans l’histoire nationale grecque, sa redécouverte paraît significative pour les Russes : s’étant battu contre un peuple « athée » et révolutionnaire pour libérer des « frères orthodoxes », il incarne le retour post-socialiste à des valeurs patriotiques et religieuses ; de même, il facilite l’effacement du passé « athée » et révolutionnaire, qui faisait jusque dernièrement partie de l’histoire nationale russe, en proposant un nouveau modèle de moralité et d’héroïsme (voir 6.27).
Mon observation sur le terrain sera centrée sur la semaine de célébrations qui se déroule en octobre, mais aussi sur la collecte de témoignages autour des échanges religieux (et touristiques) établis entre les clergés russe et grec depuis une décennie : voyage à Moscou avec les reliques de saint Spyridon (saint patron de Corfou) en avril 2007, pèlerinages réguliers de dévots russes à Corfou pour rendre hommage à saint Spyridon, rumeurs autour de la sanctification d’un prêtre originaire de Corfou du 18ème siècle, Nikiforos Theotokis, qui fit une partie de sa carrière en Russie et qui est enterré dans un monastère de Moscou.


2) Eubée : le saint russe que les Grecs vénèrent

La localité de Neo Prokopi en Eubée constitue un lieu de pèlerinage important, car elle abrite la relique de saint Jean le Russe. Né en 1690 dans un village du sud de la Russie (localisé en Ukraine, selon certaines versions), il fut soldat dans l’armée russe, emprisonné par les Tatars (ou par les Ottomans selon une autre version) et vendu en 1711 à un notable ottoman habitant le village de Prokopi (Urgüp) en Cappadoce. Ce maître voulut le convertir à l’islam, mais le jeune homme résista malgré les tortures infligées. Selon la légende, le maître devint progressivement très riche et décida d’effectuer le pèlerinage à la Mecque ; Jean lui envoya miraculeusement son plat préféré, une assiette de riz cuisinée par son épouse à la maison. La sainteté de Yovan (les textes grecs donnent la forme russe de son prénom, mais aussi la version turque : Aziz Yuvan) aurait été reconnue tant par les Musulmans que par les Orthodoxes turcophones du village bien avant sa mort, survenue le 27 mai 1730. Trois ans après son décès, des signes miraculeux conduisirent à son exhumation ; sa relique incorruptible et répandant l’odeur de sainteté révéla des pouvoirs thaumaturges et fut placée dans une église. En 1832, les Ottomans jetèrent la relique de saint Jean dans le feu : le saint leur apparut au milieu des flammes, les menaça et les fit fuir.
Au dix-neuvième siècle, Prokopi comptait trois églises, dont une dédiée à saint Jean le Russe ; celle-ci fut terminée en 1886, avec une aide financière russe. Les moines du monastère russe de saint Panteleimon demandèrent aux habitants de Prokopi de leur accorder la main droite de saint Jean le Russe pour avoir sa bénédiction dans leur monastère, où la relique demeure jusqu’à ce jour. Quand les 585 familles orthodoxes du village durent partir, après le Traité de Lausanne en 1923 et l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie, elles emportèrent le corps du saint (noirci par la fumée, gardant ainsi les traces de son affrontement avec les Ottomans). Les émigrants fondèrent un nouveau village en Eubée. En 1930 une église fut construite en l’honneur du saint.
Les deux Eglises, russe et grecque, n’ont pas eu la même attitude à l’égard du personnage. L’Église russe n’a proclamé la sainteté de Jean qu’en 1962. Ce statut lui avait été attribué par l’Église grecque bien avant cette date, puisqu’une liturgie fut rédigée en son honneur en 1849 puis en 1897 à Athènes et en 1899 à Constantinople. Le 27 mai 2001, le Patriarche de Constantinople donna une messe en plein air à Prokopi en son honneur : à la fin de la liturgie, il offrit au maire turc de la ville une icône de saint Jean le Russe, qui fut placée à la mairie en attendant que la maison de son maître et l’étable où vivait le saint soient transformées en musée.
L’analyse du culte que saint Jean le Russe aurait inspiré tant aux Musulmans qu’aux Orthodoxes jusqu’en 1923 me permettra de revenir sur la question des « amphibiens religieux ». Des enquêtes de terrain en Cappadoce montreront comment les Musulmans réagissent aux messes que le Patriarche y donne depuis 2001. De même, des enquêtes de terrain en Eubée définiront quelle est la relation que les dévots et le clergé russes entretiennent avec ce lieu de pèlerinage panhellénique. En octobre 1972 (lors de la période des Colonels), le Patriarche russe, accompagné d’ecclésiastiques russes, visita l’église de Neo Prokopi et chanta sa liturgie en russe. Depuis, des représentants russes s’y rendent chaque année.

La confrontation de ces deux terrains d’enquête me permettra de définir le rôle que la sainteté joue dans l’orthodoxie actuelle, surtout après la fin de la Guerre froide. Si en Eubée les contacts entre les deux Églises précédèrent les changements géopolitiques de la fin des années 1980, à Corfou ils s’inscrivent précisément dans ce cadre de reconstruction d’une histoire nationale russe, qui se met en scène à l’extérieur du pays. Le cas de figure de saint Jean le Russe paraît différent pour deux raisons supplémentaires : d’une part, il représente une version historique « asiatique » centrée sur les pérégrinations personnelles du saint, puis sur celles de ses dévots, qui deviennent réfugiés à leur tour en abandonnant définitivement la Turquie (et la turcophonie, très mal vue en Grèce) ; d’autre part, sa sainteté est largement reconnue, tandis que celle d’Ushakov est contestée par des clercs grecs de Corfou que j’ai interrogés et qui ont fortement critiqué la tendance russe à canoniser trop rapidement des laïcs.
Mon but est d’analyser comment la sainteté peut devenir un terrain tant de partage que de compétition entre deux Églises orthodoxes, dont l’une revendique le rôle symbolique de Deuxième Rome (Constantinople) et l’autre celui de Troisième Rome (Moscou). Si l’orthodoxie fut longtemps définie par sa structure décentralisée et sa division en Églises nationales autocéphales, les intentions hégémoniques, qui veulent actuellement définir qui serait à la tête de cette « communauté imaginée », tendent à faire évoluer cette image. La question est de savoir si le contact entre dévots grecs et russes lors d’une messe commune peut créer des liens qui dépassent les divisions actuelles au niveau institutionnel. Quelle vision de l’orthodoxie ces rencontres produisent-elles ? L’institution ecclésiastique, prise dans des négociations de pouvoir, et les dévots, qui ne sont pas directement concernés, véhiculent-ils deux versions différentes de l’orthodoxie ?
Chemin faisant, je serai amenée à réfléchir à quelques questions centrales pour l’anthropologie contemporaine. Tout d’abord, la question des « lieux de mémoire » et l’analyse de la manière dont les pratiques de commémoration définissent ce domaine où dévotion, hommage à une personnalité historique et négociation de pouvoir entre différents représentants politiques et religieux s’entremêlent. Ensuite, la question des mécanismes d’identification, avec l’appropriation d’un saint russe par une population orthodoxe et sa progressive  « nationalisation » grecque ; dans ce cas, cette figure d’étranger — qualité souvent constitutive de la sainteté — parvient à devenir un symbole religieux grec, tout en préservant son attrait parmi la population musulmane de Cappadoce et les Russes. Grec par sa qualité de « réfugié », Russe par sang et Turc par son inscription dans ce territoire, saint Jean le Russe, c’est-à-dire l’étude de son culte, me permettra de mieux comprendre comment la sainteté, en tant que phénomène religieux à visée universelle mais toujours limitée par des principes de nationalité, défie et, en même temps, renforce les constructions identitaires. Le cas d’Ushakov pose différemment le problème de l’utilisation biographique et du passage du domaine de l’histoire nationale à celui de la sainteté : les commémorations russes en son honneur constituent une tentative de l’imposer en tant que saint dans un pays qui ne le reconnaît qu’en tant que héros de guerre. La sainteté ici aussi devient un enjeu de pouvoir, lié aux réarrangements de discours et d’interprétations.
Dernier volet de cette interrogation sur les relations actuelles entre Russie et Grèce, l’étude de la multiplication des pèlerinages religieux de Russes en Grèce et de Grecs en Russie. Ceux-ci créent des « hauts lieux » tant touristiques que religieux, où la construction de la sacralité est imbriquée dans des échanges monétaires et culturels et dans des logiques de patrimonialisation. Ces relations posent la question des effets du développement touristique, de ses liens avec les pratiques religieuses, ainsi que celle de l’invention de nouvelles traditions. C’est dans cette perspective que j’ai effectué des enquêtes de terrain en juillet 2008 à Santorin afin d’analyser la patrimonialisation d’une église privée du 15ème siècle, autour de laquelle un ensemble hôtelier s’est développé ces dernières années. Ses enquêtes font partie d’un projet collectif mis en place par l’IDEMEC et financé par l’ANR et l’École Française d’Athènes afin d’étudier les effets de la mondialisation et des changements politiques récents dans les Balkans.